“Si le bon Dieu ne voulait pas que ça lève, il aurait posé une barrière ou un crochet. »
S’il y a quelque chose qui cloche chez Francis, ce n’est certainement pas son humour. Noir. Strident. Comme un ongle trop long qui grince sur un tableau déjà bien sale.
Francis était atteint de paralysie cérébrale à la suite d’une asphyxie périnatale. En bon français : Francis a manqué d’air à la naissance pendant 13 minutes et des poussières. Résultat? Le courant a sauté, le “Breaker” a lâcher. Spasmes incontrôlables. Rien ne lui obéissait.
Rien… sauf : son pénis. Un pénis qu’il qualifiait lui-même de « plus gros que la normale », parce que, je cite :
« Faut bien que ça compense pour tout le reste… »
Je dois parler de Francis au passé. Lors de son 26ᵉ anniversaire, il a reçu l’aide médicale à mourir. J’étais là, à ses côtés, jusqu’à ce qu’il ferme les yeux et murmure simplement :
« Merci. » Francis n’était ni mon frère, ni même un ami. Francis était mon patient, à l’époque où j’exerçais, pendant sept ans, le métier d’auxiliaire sexuelle.
✅ Oui. J’ai donné de l’amour à des personnes handicapées.
« Dégueu. » C’est ce que des milliers de gens aiment dire.
J’étais la seule au Québec. Et non, je ne me trouve pas « dégueu ». Je suis profondément fière de ce que j’ai accompli. Aujourd’hui, le regard tourné vers l’avant, je me permets de regarder derrière. Un parcours aux mille épines, qui a piqué le Québec en plein popotin, avec raison.
Une réalité qui dérange
Quand on se fait un sandwich aux tomates, quand on se lève la nuit pour aller faire pipi, quand on fait l’amour à son ou sa partenaire, on ne s’en rend pas compte… mais c’est un privilège.
Ce qu’on oublie aussi, c’est que ce sont des besoins dits fondamentaux. Sans nourriture, sans eau, sans toit, sans hygiène, on finit par mourir. Sans sexualité, on ne cesse pas de respirer au sens littéral, mais on cesse de se sentir humain. On descend dans l’échelle de la valorisation personnelle. La dépression finit par pointer le bout du nez, parce que l’intimité est un besoin, pas un luxe.
✅ Le taux de suicide chez les personnes en situation de handicap est 2,4 fois plus élevé que chez la population dite « valide » ou « fonctionnelle ».
Les personnes en situation de handicap ne sont pas intrinsèquement asexuées. Contrairement à ce que certains pensent :
« Ils ne sentent plus rien en bas de la ceinture, anyway. »
Ça ne pourrait pas être plus faux. Leurs désirs et leurs comportements sexuels sont comparables à ceux de la population générale. La différence?
👉 37 % des personnes handicapées ont indiqué rencontrer des obstacles liés à des comportements, des idées fausses ou des suppositions d’autrui, comme l’idée que leur handicap rend leur sexualité moins “importante” ou qu’ils ne devraient pas en parler. (Statistique Canada)
Si on n’en parle pas, ce n’est pas par absence de désir. C’est à cause des barrières sociales, physiques et éducatives. C’est un tabou qui résiste au temps.
Mais c’est aujourd’hui qu’on le fait tomber.
Parce que la sexualité est un droit.
Pas une exception.
Pareil-Pas pareille
Il est difficile d’expliquer toute l’ampleur des impacts qu’un handicap peut avoir sur la vie sexuelle d’une personne. Chaque réalité est unique. Certains sont légèrement limités par l’arthrite, alors que d’autres sont totalement incapables de bouger ou de s’exprimer. Pourtant, à l’intérieur, ça bouillonne et le désir, lui, n’a pas reçu le mémo.
Les réalités physiques sont nombreuses et souvent cumulatives :
● Douleurs chroniques
● Spasticité, souplesse limitée, fatigue, tremblements
● Diminution ou absence de sensations
● Incapacité de lubrification
● Manque d’intimité (résidences, soins à domicile, surveillance constante)
● Malaise ou refus d’aborder la sexualité avec les soignants ou les parents
Souvenez-vous que les érections masculines, tout comme la lubrification féminine, ne sont pas toujours sous contrôle volontaire. Vous le savez très bien quand, à 5 heures du matin, le mât est droit et prêt à naviguer… sans que personne n’ait donné l’ordre de lever l’ancre. Vous auriez pourtant bien dormi deux snooze de plus, non?
♂️Il est donc tout à fait normal qu’un pénis s’érige, peu importe la douceur, ou la neutralité, du soin prodigué.
Imaginez l’embrasement que cela provoque, autant chez celui qui lève… que chez celle ou celui qui lave. À cela s’ajoutent des réalités psychologiques lourdes :
● Baisse de l’estime de soi : se percevoir comme « indésirable »
● Honte du corps : internalisation du regard médical ou social
● Culpabilité sexuelle : impression d’être dérangeant, excessif ou inapproprié
● Dissociation du plaisir : apprendre à ignorer ses propres désirs pour ne plus souffrir
● Idées suicidaires ou désespoir (chez certaines personnes), liées à l’accumulation de frustrations intimes jamais reconnues
J’ai gardé l’anxiété de performance pour la fin. C'est probablement ce qui m’était le plus verbalisé.
👉 Imaginez devoir séduire, faire jouir et satisfaire une autre personne alors que vous n’avez pas de main… ou pas de parties génitales.
« Suffit de trouver un partenaire handicapé aussi. Qui se ressemble, s’assemble. »
C’est exactement ce que j’ai dit à Francis. Il m’a répondu : « Une personne obèse, peut-elle espérer avoir un conjoint de taille “normale”, ou devrait-elle se limiter? »
Il avait parfaitement raison. Et surtout : il avait parfaitement le droit de vouloir la même chose que tout le monde.
Ajoutez à cela les limites bien réelles de deux personnes paraplégiques. Ça prend déjà tout un entourage pour faire une toilette. Tout un équipement pour se mettre au lit. Imaginez la logistique en matière de protection, grossesse, ITSS, timing, etc.
👉 Emboîter deux personnes à mobilité réduite, c’est parfois comme faire un casse-tête avec des morceaux qui “fitent” pas toujours ensemble.
Il faut forcer un peu, ça plis les coins et ça atténue parfois le résultat final.
La faute de qui?
La mère de Francis n’a pas pris de drogue.
Elle n’a pas mangé trop de Twinkies.
Elle ne portait aucun gène déficient.
C’est la faute du médecin.
C’est la faute de Dieu.
Certainement pas celle du père Noël.
Mais surtout, c’est la faute d’une société qui traite ses personnes handicapées comme des restants de lunch de lundi passé.
👉 Le Québec se dit « moderne » en matière de droits des personnes handicapées. En pratique, ça se résume surtout à distribuer des stationnements adaptés… et à se taper dans le dos.
Le silence et le manque d’ouverture sont les premiers responsables. C’est ce qui rend le besoin invisible. On n’y pense pas. On n’aime pas y penser. On ne veut surtout pas y penser. Alors la faute retombe sur :
● Les professionnels de la santé, qui n’abordent jamais la sexualité
● Les familles, mal à l’aise d’ouvrir la discussion
● Les institutions, qui ferment volontairement les yeux
● L’absence d’éducation sexuelle adaptée
En dix ans, le Québec, pourtant présenté comme un modèle pour les autres provinces et même certains pays, s’est contenté de deux maigres réalisations :
1️⃣ 2022 — Le Centre intégré pour la vie autonome (CIVA) a publié un guide destiné aux personnes aidantes. Un bon début… mais ça reste un guide.
2️⃣ Ateliers en sexualité et relations
Certaines organisations montréalaises offrent des ateliers sur la sexualité spécifiquement adaptés aux personnes vivant avec un handicap intellectuel ou cognitif.
☝️Bref, on a recouvert la merde avec des paillettes.
Le Québec n’est pas réellement intéressé à offrir des services concrets liés à la sexualité des personnes limitées. Il existe très peu de services spécialisés. Pratiquement aucune formation sur l’aspect sexuel des soins infirmiers. Et surtout… pas une cenne.
Même pas une poignée de change pour soutenir leurs besoins émotionnels et sexuels.
❌ En résumé, le Québec nous dit clairement :
« Ce n’est pas une priorité. »
Un gros malaise
C’est dans l’émission Les beaux malaises que le Québécois moyen s’est fait introduire, doucement, au concept de la sexualité adaptée. Dans un épisode à la fois drôle et touchant, le frère d’un homme en situation de handicap lui offre les services d’une prostituée. Et là, le malaise s’épaissit…
Depuis 2014, avec la loi C-36 (Loi sur la protection des collectivités et des personnes victimes d’exploitation), le Canada a adopté le modèle nordique, qui interdit d’avoir recours à des services sexuels rémunérés.
Résultat?
● Le client est criminalisé
● La prostituée risque des accusations
● Les proches, organismes ou institutions qui facilitent le service peuvent aussi être poursuivis
Et c’est exactement à cet endroit que l’assistance sexuelle devient illégale.
👉 Les auxiliaires sexuelles sont rémunérées pour offrir un accompagnement intime ou sexuel à des personnes en situation de handicap.
Même si l’intention est thérapeutique, éducative ou profondément humaine, la loi ne fait pas la nuance. Il s’agit d’un échange d’argent contre un acte sexuel. Point. Bref, au Canada, on adore parler d’autonomie, de dignité et de droits sexuels… tant que personne ne touche à la sexualité pour vrai.
☝️Parce qu’ici, le problème n’est pas le besoin. C’est le malaise collectif à l’idée qu’il existe.
Une femme aux mille visages
Le rôle d’une prostituée est essentiellement récréatif et peu ou pas réglementé. Le but reste la satisfaction et souvent la fidélisation du client. L’assistance sexuelle, elle, est tout autre chose.
Une auxiliaire sexuelle n’offre généralement pas plus de 8 à 10 séances. L’objectif n’est pas la répétition, mais l’autonomie. Il faut apprendre, comprendre, apprivoiser son corps et ses limites. Puis, idéalement, ne plus avoir besoin d’elle.
Dans certains pays, l’auxiliaire sexuelle est formée sérieusement, parfois même au niveau universitaire. Parce que oui : c’est un métier. Et pas le plus simple.
Il faut être à la fois :
● Travailleuse sociale : une dose massive d’empathie
● Infirmière : comprendre l’état médical, les limites et les risques
● Diplomate… parfois menteuse : parce que la famille n’est pas toujours d’accord
● Forte physiquement : déplacer, soutenir, manipuler des corps
● Excellente communicatrice : certains ne parlent pas
Les exemples à suivre sont certainement la Suisse, la Bretagne et les Pays-Bas qui offrent des formations d’assistance sexuelle intégrées aux services de santé, parfois partiellement couvertes par des programmes sociaux. Car quelques filles au Québec rencontrent AUSSI les handicapés à coût de 1000$ l’heure.
✅ Mais une auxiliaire ne devrait voir qu’une clientèle en besoin, être adéquatement formée et les prix devraient refléter la réalité de paiement du patient.
Car son rôle va bien au-delà de la sexualité : éducation, adaptation à l’état de santé et support psychologique. Les bénéfices sont concrets et immédiats :
● Meilleure estime de soi
● Rapport plus sain au corps
● Apaisement psychologique, y compris diminution du risque suicidaire
👉 Ça donne du répit au personnel de soutien et à la famille mais surtout, ça offre une réelle raison de vivre aux personnes qui reçoivent cet amour.
Le Québec a donc besoin d'auxiliaires sexuelles formées et d'un programme d'éducation complet destiné à cette clientèle à risque. Ce n’est pas un problème de faisabilité, c’est un problème de volonté.
Faire autrement
Pour que les choses changent, le Québec devrait commencer par offrir de plates excuses à Francis, à sa famille et à tous les autres. Pas un gala. Juste un simple « oups » collectif.
👉 Ensuite, reconnaître officiellement que la santé sexuelle des personnes handicapées existe. Oui, existe.
Mais surtout, leur donner la parole. Ils sont partout. Ils ont juste appris à se taire, parce que ça dérange. Quelqu’un doit se battre avec eux, pour eux. Et ce quelqu’un-là, ça ne pouvait pas être moi éternellement.
Encore une fois, la faute retombe sur un gouvernement qui décide qu’on ne peut pas être une sexologue « respectable » si on accepte de faire l’amour contre de l’argent. Comme si le respect disparaissait au moment d’enlever ses bas !
Je n’ai jamais fait ce travail pour devenir riche, avec mes prestations à 150$ l’heure que je n'ai jamais augmenté. De toute façon, vivre avec 700 $ par mois, ça limite pas mal les ambitions du client.
C’est pourquoi l’accompagnement sexuel devrait être reconnu, formé, encadré… et gratuit. On soigne tout… sauf la sexualité. Elle, elle peut attendre.
💡 Il faut former les professionnels ou des éducateurs. Parce qu’au fond, une auxiliaire sexuelle n’enseigne pas le sexe. Elle enseigne l’autonomie du corps et des émotions.
Et visiblement, c’est encore ça le plus inconfortable.
Limité, mais pourrait se plier si motivé
Certains ne sont pas limités à une chaise roulante, mais vivent tout de même de grandes difficultés avec l’intimité physique. Un couple composé de deux personnes aux pathologies limitantes, comme la fibromyalgie et la sclérose en plaques, devra traverser bien des obstacles. Parce que non, l’amour ne suffit pas toujours à compenser pour les barrières… aussi beau soit-il sur Instagram.
Dans ce contexte, les outils deviennent loin d’être des gadgets. Ils sont carrément essentiels :
1️⃣ Le coussin angulaire permet de se positionner sans effort et sans faire porter tout le poids sur les articulations. Un petit miracle en mousse…. Lavable idéalement.
2️⃣ La chevaucheuse est aussi un excellent choix pour celles qui ont des limitations, un surplus de poids ou simplement l’envie d’avoir le contrôle (et de le garder).
3️⃣ Une masturbatrice mains libres est également très appréciée… parce que parfois, les mains sont fatiguées avant le désir. Et parfois, on a juste pas de main.
Vous trouverez évidemment certains de ces produits dans les boutiques au 7ᵉ Ciel. Pensez aussi à :
● Consulter en sexologie pour développer une plus grande autonomie et une meilleure complicité
● Apprendre à communiquer efficacement ses besoins (deviner, c’est épuisant)
● Déculpabiliser d’un plaisir différent : moins de pénétration, plus de sensualité
● Détourner le modèle sexuel traditionnel vers une sexualité dite fractionnée (tenir longtemps, positions complexes, performance olympique)
👉 Il n’y a pas une bonne sexualité.
Il y a une sexualité possible.
Familia
Derrière chaque personne en situation de handicap, il y a une mère, un père, un ami
qui pousse la chaise, porte le corps… et souvent, porte la vie.
👉 J’ai vite compris que l’entourage est le meilleur prédicteur du bonheur : ils sont les mains, les jambes, les yeux et parfois, le baromètre du coeur.
Des gens comme Francis ont besoin d’une raison d’ouvrir les yeux au petit matin. Quand même la nourriture passe au blender, la vie finit par goûter… diluée. On ne peut pas le blâmer de vouloir rester couché!
Donnez-leur ça. Juste ça. Et vous verrez revenir la motivation, le sourire, la joie contagieuse et si vous êtes chanceux… une petite érection curieuse.
✅ En chaise roulante, avec des béquilles ou une marchette, ils ont droit au sexe. Point.
Et au meilleur en plus!
Francis a choisi de mourir alors que le tabou, lui, continue de fleurir. Et moi, je vivrai toujours avec cette culpabilité : celle de ne pas avoir pu le retenir.
Alors dites-moi, les amis, sans détour, sans chichi :
C’est de la faute de qui?
MLLE V – Conseillère en Sexologie
www.mllev.com

